Autodidacte

Auteur Nathalie Gonthier Date

1. Autodidacte !

Ce sont les rencontres qui m’ont formé. Dans les années 80, à 17 ans, j’ai choisi de me consacrer à la peinture. J’ai su très tôt que je voulais être artiste, dès que je me suis rendu compte que je pouvais en vivre. Je dessinais, je peignais et les gens m’achetaient assez facilement mon travail. A l’époque, je faisais des portraits, des natures mortes mais c’étaient surtout les paysages qui plaisaient le plus.
J’ai appris seul à dessiner. Apprendre par soi-même c’est choisir l’instinct, la liberté… C’est dessiner sans contrainte, sans confrontation. Au fur et à mesure j’ai amélioré ma technique grâce aux rencontres que j’ai pu faire. Une des plus importantes a été celle d’André Chisloup, professeur d’art plastique à Saint-Pierre ; il m’a appris l’utilisation de la peinture à l’huile, la fabrication d’un châssis et surtout il m’a fait découvrir l’histoire de l’art, les grands peintres. Il m’a montré des livres, des reproductions de tableaux, j’ai alors découvert Pablo Picasso dont le travail m’a énormément influencé.


J’ai vraiment choisi d’aller contre l’ordre des choses. A 17 ans, j’ai vu mon père mourir d’une balle. Il est mort là où je vis encore, à Tanambo, le quartier « Far West » de Terre Sainte, celui qui m’a vu naître, celui où il fallait se battre pour être respecté, pour exister. Je ne voulais pas de ça, de cette vie. Je me suis retrouvé en foyer avec mes quatre frères et sœurs. Cela a tout remis en question. Dessiner, peindre c’est ce qui m’a sauvé ; à ce moment-là je me suis réfugié dans l’art. Et pourtant a priori ce n’était pas pour moi…Qu’est-ce que j’en savais de ce que c’était ? J’avais toujours dessiné pour le plaisir, mais de là à devenir artiste ! Et pourtant on me disait que j’étais doué, on me reconnaissait un savoir-faire, alors j’ai décidé de prendre cette voie. Peindre c’était pour moi pouvoir subvenir à mes besoins, grâce à mon travail, grâce à ce que je pouvais créer de mes mains.

2. Etre artiste à La Réunion et ailleurs…

En 1988, Alain Séraphine crée au Port une année préparatoire à l’Ecole des Beaux-Arts de Marseille. On est vingt jeunes à tenter l’aventure. Cela m’a enrichi énormément, mais finalement j’ai fini par laisser tomber car je ne voulais pas quitter mon île. Je me suis dit qu’il fallait aller vite, arriver à vivre de mes ventes car j’étais devenu père et je devais m’installer avec ma famille. En fait à ce moment-là on était peu d’artistes sur l’île dont le travail commençait à être reconnu. En peinture il y avait déjà Jean-Luc Gigan, Charly Lesquelin, Jean Benard, William Zitte, mais aussi des artistes qui avaient été se former en école d’art en métropole : Jack Beng Thi, Alain Padeau, Alain Noël… Les institutions culturelles commençaient à dynamiser le secteur : le Fonds régional d’art contemporain avec Marcel Tavé à sa tête, le musée Léon Dierx avec François Cheval, le Lieu d’art contemporain avec Vincent Mengin au Tampon… Le milieu se structurait aussi grâce à des associations comme Jeumont arts plastiques avec Antoine du Vignaux ou Arsenik avec Sophy Rotbard ou encore avec l’Ecole des Beaux-Arts de La Réunion qui se montait. C’était un peu l’âge d’or, il y avait peu d’artistes et les acteurs culturels se professionnalisaient.

Après avoir remporté un prix régional j’ai pu montrer mon travail à Paris pour la première fois en 1988. Puis en 1995, la Ville de Saint-Pierre et la DRAC me soutiennent en m’octroyant une bourse pour voyager en Europe. C’est l’ouverture pour moi. Dans les années 90, au sein de notre petit microcosme on ne prenait pas réellement conscience du fait que le système de l’art se déroulait ailleurs, en Europe, aux Etats-Unis.
L’extérieur représentait d’abord le marché de l’art professionnel, celui qui fait la cote des artistes, qui vend à une autre échelle. Les galeries que j’ai rencontrées à Paris à ce moment-là, comme la galerie Everarts, les galeries Apart et Artcourt, puis la galerie Da Silva, vont me suivre pendant de nombreuses années. C’est en discutant avec leurs directeurs que j’ai fait progresser mon travail artistique.

3. Figuration et/ou abstraction

Quand je découvre à Paris, réellement, le travail des grand maîtres du début du siècle dernier, Picasso, Braque, Kandinsky, Mondrian, le mouvement cubiste, l’abstraction ou encore le surréalisme avec Salvador Dali, je me mets à me libérer de la figure et j’opte pour cette déstructuration de l’espace qui pour moi représente alors ce chaos que je découvre et que je ressens à l’extérieur de mon île.
C’est pour moi le chaos, mais c’est aussi une force, une énergie que j’essaye de transmettre dans mon travail. La fragmentation me correspond, je vois mon sujet plus ou moins disparaître et mon travail s’enrichir d’une composition plus géométrique, de tonalités ocre et bleue dans des camaïeux qui font vibrer mes toiles.


Je m’affirme dans le choix de mes sujets, ils sont politiques, ils dénoncent une actualité remplie de guerres et de violence et en même temps les histoires me fascinent toujours.
Celles que ma grand-mère me racontait dans mon enfance, celles des mythes de La Réunion mais aussi d’ailleurs. J’explore ceux de l’antiquité, de la Grèce en particulier, ces mythes anciens, historiques, que je confronte à ma réalité, à mon époque. Je me permets au sein de mes toiles des raccourcis temporels et formels. Le meilleur indice de ces associations se trouve alors dans mes titres.

4. En noir, blanc et bleu

A partir des années 2000, c’est le noir et le blanc qui se dégagent, j’aime le dynamisme du contraste, la force de la ligne noire qui devient alors sinueuse, amoureuse. Le bleu se distingue aussi, ce bleu que j’adore, celui de la mer et du ciel, celui que je vois depuis chez moi dans mon quartier de Tanambo. Toujours, ce sont mes voyages, mes rencontres qui forgeront mon travail et qui feront de moi un artiste professionnel.
New-York, découverte pour la première fois en 1999, entraine mon travail vers une abstraction géométrique, plus dynamique, en trois couleurs maximum.


Des mouvements comme la Figuration narrative ou encore la Figuration libre, la rencontre avec des artistes comme Errὀ ou Hervé Di Rosa, quand ils passent à La Réunion au LAC chez Vincent Mengin, me donneront l’envie de m’affirmer dans mes choix, dans les pistes que j’ai voulues : le dessin, la peinture, la liberté de mes formes et de mes sujets.

5. Un environnement d’art brut

Mon goût pour le bricolage, pour la récupération m’est venu par nécessité. A 20 ans j’ai dû construire ma maison avec peu de moyens ; j’ai donc commencé par utiliser ce que je pouvais récupérer sur le bord du chemin, dans les décharges. Ces matériaux m’ont très vite fasciné, surtout les plastiques pour leurs couleurs vives, leur effet lisse. Mon père était maçon et j’ai appris très tôt à construire et à bricoler. Au départ je me suis donc intéressé à tous ces rebuts par intérêt puis je me suis laissé prendre par le plaisir de leur manipulation. J’ai accumulé tous ces objets, ces matériaux, j’ai tout recyclé et j’ai construit avec eux ma maison, mon atelier, mon jardin…


Je me suis attaché à rendre une forme plastique, sans manipulation des objets, en les assemblant uniquement. Je ne les transforme pas, je les utilise tels qu’ils sont. En fait, je me suis mis à fabriquer un lieu spécial, original qui pouvait prendre des allures de temple, de lieu sacré avec ses totems, sa statuaire, ses bassins, ses animaux… un lieu intime dans lequel je me sens toujours aussi bien. Car ce lieu je l’ai construit pour moi et ma famille. C’est aujourd’hui mon espace de travail, celui qui m’inspire et me rassure depuis plus de 25 ans.


Grâce à mes nombreux voyages, j’ai pu découvrir les architectures d’Antoni Gaudi à Barcelone, j’ai visité avec une grande émotion le Palais idéal du Facteur Cheval à Hauterives dans la Drôme, j’ai découvert Jean Dubuffet et le travail qu’il a pu effectuer avec la Compagnie de l’art brut. Je me suis tout de suite senti proche de cet art brut qui mettait en avant la passion, les tripes, qui créait dans la banalité et le quotidien, sans cadres. Je n’avais pas la prétention de réaliser une œuvre primordiale, c’était pour moi une sorte d’hommage à ce type de production dans lequel je me reconnaissais.


6. Rien ne se perd tout se transforme !

Pour moi, assembler, bricoler c’est le meilleur moyen de garder le contact avec la société dans laquelle je vis. Tous ces objets que je récupère appartiennent à notre vie quotidienne. Ils sont devenus des déchets, jetés, abandonnés. Le problème de leur destruction se pose et le recyclage devient alors une nécessité, presque une question de survie sur cette île.


C’est ma façon de m’impliquer, de montrer que c’est important, qu’il faut penser à ce que deviennent nos déchets et par la même occasion, grâce au bricolage, au détournement : laisser parler sa fibre créatrice, se faire confiance, aller contre les idées reçues et affirmer sa part artistique.


Chacun peut être un artiste, reste à chacun à se donner le droit de l’être. Pour ma part, j’ai fait ce choix très tôt. Cela n’a pas été simple car il allait à l’encontre de la vie qui m’était a priori tracée, mais il m’a entrainé beaucoup plus loin que je le pensais et j’espère bien que cela n’est pas fini.